RELATION ORIGINALE DU VOYAGE
JACQUES CARTIER
RELATION ORIGINALE
DU VOYAGE
DE
JACQUES CARTIER
[Illustration: VUE DU MANOIR DE JACQUES CARTIER.]
RELATION ORIGINALE
DU VOYAGE DE
JACQUES CARTIER
AU CANADA
EN 1534
DOCUMENTS INÉDITS
SUR
_JACQUES CARTIER ET LE CANADA_
(NOUVELLE SÉRIE)
PUBLIÉS PAR
H. MICHELANT ET A. RAMÉ
Accompagnés de deux portraits de Cartier et de deux vues de son Manoir
[Illustration: JACQUES CARTIER]
PARIS
LIBRAIRIE TROSS
5, RUE NEUVE-DES-PETITS-CHAMPS, 5
1867
_M. d'Avezac, dont il faut toujours citer l'ingénieuse et profonde
érudition lorsqu'il s'agit de recherches sur l'histoire de la
géographie, se plaignait naguère, et non sans raison, de l'indifférence
que les Français avaient apportée en tout temps à faire valoir leurs
découvertes; il regrettait surtout que le récit du premier voyage de
Jacques Cartier au Canada ne nous fût parvenu que par des traductions.
En effet, le plus ancien qui ait paru en France, de l'aveu de l'éditeur,
n'est qu'un travail de seconde main dont on ignore l'origine, car cette
version, sur quelques points, s'écarte de celle de Ramusio, de beaucoup
antérieure, sans cadrer exactement avec celle que nous a conservée
Hakluyt, qui diffère également des deux autres. Du reste, on s'aperçoit
aisément qu'elle n'a pu être l'oeuvre ni de Cartier, ni d'aucun de ses
compagnons de voyage, surtout si on la rapproche de la relation du
second voyage, que l'on croit pouvoir attribuer soit au chef, soit à un
des marins de l'expédition. Celle-ci, par le style autant que par
l'orthographe, révèle une main inexpérimentée, plus habile à guider un
navire sur l'océan et affronter les tempêtes qu'à manier une plume. On
arrive donc à cette conclusion, qu'au XVIe siècle il existait trois
relations du récit du premier voyage de Cartier, une en italien, celle
de Ramusio, une en anglais, publiée par Hakluyt, et une troisième que
nous ne connaissons pas, celle que Raphaël du Petit-Val a fait traduire
en 1598, pour en donner une édition française. Il est à supposer qu'il
n'a agi ainsi que faute d'avoir pu se procurer une rédaction originale,
qui seule, en reproduisant exactement les faits, eût permis d'apprécier
l'exactitude de l'auteur et de régler la créance que l'on pouvait
accorder à ses allégations. L'importance qu'elle eût offerte alors n'a
pas diminué aujourd'hui, et nous croyons qu'il y a encore quelque
intérêt pour nous à posséder la source primitive des différentes
versions étrangères, c'est-à-dire la première relation, qui a dû être
rédigée par Cartier lui-même (la supposition selon nous la plus
vraisemblable) ou du moins par un de ses compagnons de route. Elle n'a
pu évidemment être écrite qu'en français, dans le langage habituel des
marins, et spécialement des marins bretons, c'est-à-dire avec des
locutions provinciales, des incorrections compensées par un emploi plus
exact des termes propres à la profession maritime et à l'art nautique. A
ce point de vue, nous pouvons essayer un rapprochement curieux entre la
version de Raphaël du Petit-Val et la publication de 1545, reproduite si
soigneusement par M. d'Avezac, qui attribue à Cartier la relation du
second voyage. Quoique ce dernier texte paraisse déjà amélioré,
puisqu'il s'écarte dans maint passage des trois versions manuscrites de
la Bibliothèque impériale, qui ne sont pas non plus identiques entre
elles, on peut remarquer que la langue en est beaucoup plus incorrecte
que la traduction de 1598. Si, au contraire, nous venons à le comparer
avec celui que nous publions, on y remarquera de nombreuses analogies
d'expressions, de tournures, d'idiotismes, nous dirons mieux,
d'incorrections et de fautes qui décèlent une même origine. Il n'est pas
nécessaire de les signaler en détail, elles frappent au premier coup
d'oeil; et sans qu'il soit besoin d'insister plus longuement, il nous
paraît résulter non moins clairement du récit lui-même qu'on peut
l'attribuer avec assurance à Cartier, quoiqu'il ait évité avec soin de
se désigner expressément. Cependant, malgré ses précautions pour cacher
sa personnalité sous des termes généraux, tels que:_ nous partîmes...,
nous arrivâmes..., _il se trahit quand il lui échappe de dire:_ Je nomme
icelle isle saincte Katherine... (p. 7.) _Or ce droit appartenait
exclusivement au chef de l'expédition, et le chef c'était Jacques
Cartier. Parfois il se laisse entraîner à émettre son opinion
personnelle par ces mots:_ j'estime... p. 11; j'ai seu... (p. 12); je
presume mielx que aultrement à ce que j'ai veu... (p. 20); _et la façon
modeste avec laquelle il nous dit:_ Icelluy fut nommé le hable
Cartier... (p. 7) _ne fait que confirmer notre hypothèse, car toute
autre personne de l'équipage n'eût pas manqué d'observer que c'était en
l'honneur du capitaine, ce que celui-ci voulait au contraire éviter, en
relatant simplement le fait. Au surplus, voici le point capital: la
relation que nous publions est bien la version primitive, écrite par un
homme peu lettré, parlant le français en usage dans la partie de la
Bretagne qui avoisine Saint-Malo, en un mot l'original qui a dû servir
aux diverses traductions publiées antérieurement. Quant aux variantes
que présentent ces divers textes, elles sont légères et s'expliquent
facilement par des erreurs de copistes, des fautes de lecture ou des
bévues de traducteurs.
Cette pièce (no 5, portefeuille LVII de Fontette) porte pour
suscription:_ Voyage de Jacques Cartier, 1544. _Malgré ces chiffres, on
ne saurait regarder cette date comme rigoureusement exacte; mais pour
quiconque a l'habitude des manuscrits de cette époque, il est facile de
lui en donner une approximative qui ne s'en écarte guère. La simple vue
fait reconnaître une écriture de la première moitié du XVIe siècle, qui,
par son aspect général, se rapproche singulièrement de divers documents
de la même collection (voy. Port. XXVII, p. 70), qui remontent aux
années 1533-35. La relation occupe dix-sept feuillets dont les douze
premiers, écrits avec netteté, semblent annoncer une copie soignée; mais
ensuite l'écriture se lâche, les abréviations se multiplient, se
compliquent, et la lecture, facile au début, devient sur la fin d'une
difficulté extrême. Nous avons reproduit ce texte aussi scrupuleusement
que possible, et nous ne nous sommes permis que les modifications que
réclamait impérieusement l'impression.
Nous avons ajouté en appendice une pièce qui nous a paru assez curieuse
en ce qu'elle établit et résume exactement les découvertes faites par
les Français et les Anglais dans l'Amérique du Nord. Elle est
postérieure à 1630, puisqu'elle relate des faits arrivés à cette époque,
dont elle se rapproche beaucoup par l'écriture; quoiqu'elle ne soit pas
signée, elle offre l'aspect d'un document officiel et prouve que déjà
alors on s'était préoccupé de déterminer les droits respectifs des deux
nations.
L'intérêt qui s'attache au pilote malouin a engagé l'éditeur à enrichir
sa publication de deux portraits de Cartier, dont l'un se trouve à
l'hôtel de ville de Saint-Malo, et l'autre au département des estampes
de la Bibliothèque impériale. De son côté, M. Ramé, infatigable dans ses
recherches, a recueilli une nouvelle série de documents précieux sur
l'histoire du Canada, qui nous apprennent quels rapports ont existé
jusqu'en 1619 entre la colonie et la province où était né celui qui
avait découvert cet immense territoire. M. Ramé a fait plus, il a su
attacher un intérêt artistique à sa nouvelle collection, par la
description de l'ancien manoir de Jacques Cartier, dont le souvenir ne
se conservera plus qu'au moyen des croquis que nous devons au crayon de
notre collaborateur._
[Illustration]
[Illustration]
VOIAGE DE JACQUES CARTIER
Apres que Missire Charles de Mouy, chevallier, seigneur de la Milleraye
et Visadmiral de France, eut prins les sermens et faict jurez les
Cappitaine, maistres et compaignons desditz Nauires de bien et
loyaulment soy porter au seruice du Roy soubz la charge dudit Cartier,
Partimes du havre et port de Sainct Malo auecques lesdits deux nauires
du port d'enuiron soixante tonneaulx chaincun, esquippez les deux de
soixante ung homme, le vigntiesme jour d'Apuril oudit an, Mil cinq cens
trante quatre; et auecques bon temps nauigans et vinmes à Terre Neuffue
le dixiesme jour de May, et aterrames à Cap de Bonne viste estans en
quarente huyt degrez et demy de latitude et en...... degrez de
longitude. Et pour le grant nombre de glasses qui estoint le long
d'icelle terre, nous conuint entrer en vng haure nomme Saincte Katherine
estant au Su Surouaist d'iceluy Cap, enuiron cinq lieues où fumes
l'espace dix jours, attendant nostre temps et acoustrant noz barques. Et
le XXIe jour dudit moys de May, partismes dudit hable auecques vng vent
de Ouaist, et fumes portez au Nort, vng de Nordeist de Cap de Bonne
viste, jucques à l'isle des Ouaiseaulx, laquelle isle estoit toute
avironnée et circuitte d'vn bancq de glasses rompues et departies par
pièces. Nonobstant ledit banc, noz deux barques furent à ladite isle
pour auoir des ouaiseaulx, desqueulx y a si grant numbre, que c'est vne
chosse increable, qui ne la voyt; car nonobstant que ladite isle
contienne enuiron vne lieue de circumferance, en soit si très plaine
qu'i semble que on les ayt arimez. Il y en a cent plus à l'enuiron
d'icelle et en l'oir que dedans l'isle, dont partie d'iceulx ouaiseaulx
sont grans comme ouays noirs et blancs, et ont le bec comme vng corbin,
et sont tousiours en la mer, sans jamais pouoir voller en l'air pour ce
qu'ilz ont petites aesles, comme la moitié d'vne; de quoy ilz vollent
aussi fort dedans la mer, comme les aultres ouaiseaulx font en l'air; et
sont iceulx ouaiseaux si gras que c'est vne chosse merueilleuse. Nous
noumons iceulx ouaiseaulz _Apponatz_ desqueulx noz deux barques en
chargèrent, en moins de demye heure, comme de pierres, dont chaincun de
noz nauires en sallèrent quatre ou cinq pippes, sans ce que nous en
peumes mangier de froys.
Dauantaige, y a vne aultre sorte d'ouaiseaulx qui vont en l'air et en la
mer, qui sont plus petiz, que l'on nomme _Godez_, qui se ariment et
meptent à ladite isle soubz les plus grans. Il y en avoit d'aultre plus
grans, qui sont blans, qui se mettent à part des aultres en vne partie
de l'isle, qui sont fort mauuaiz à assallir; car ilz mordent comme
chiens et sont nommez _Margaulx_. Et néantmoins que ladite isle soyt à
quatorze lieues de terre, les ours y passent à no de la grant terre pour
mangier desdits ouaiseaulx, desquelx noz gens en trouuèrent vng, grant
comme vne vache, aussi blanc comme vng signe, qui saulta en la mer
dauent eulx; et le lendemain qui est le jour de la Penthecouste, en
faisant nostre routte vers terre, trouuames ledit ours enuiron le my
chemin, qui alloit à terre aussi fort que nous faisions à la voille; et
nous, l'ayant aperceu, luy baillames la chasse o noz barques et le
prinmes à force; la chair duquel estoit aussi bonne à mangier comme
d'vne génise de deux ans.
Le mercredi, XXVIIe dudit moys, nous arivames à l'entrée de la baye des
Chasteaulx, et pour la contrarieté du vent et du grant nombre de glaces
que trouuasmes, nous conuint entrer dedans vng hable, estant aux
enuirons d'icelle entrée, nommé le Rapont où nous fumes sans en pouair
sortir jucques au neuffiesme jour de Juign, que en partismes pour passer
o l'aide de Dieu oultre: ledit Rapont est en cinquante et vng degrez et
demy de latitude.
_Description de la terre