RELATION ORIGINALE
de JACQUES CARTIER





RELATION ORIGINALE
de JACQUES CARTIER.

Lyon. Imprimerie de Louis Perrin

BREF RECIT ET SUCCINCTE NARRATION DE LA
NAVIGATION FAITE EN MDXXXV ET MDXXXVI
PAR LE CAPITAINE JACQUES CARTIER
AUX ILES DE CANADA ET AUTRES

RÉIMPRESSION FIGURÉE DE L'ÉDITION ORIGINALE
RARISSIME DE MDXLV AVEC LES
VARIANTES DES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE

PRÉCÉDÉE D'UNE BRÈVE ET SUCCINCTE
INTRODUCTION HISTORIQUE
PAR M. D'AVEZAC

PARIS LIBRAIRIE TROSS
PASSAGE DES DEUX PAVILLONS (PALAIS-ROYAL), N° 8.
1863



BREVE ET SUCCINCTE INTRODUCTION HISTORIQUE.

I

Aucun peuple ne semble avoir tenu aussi peu de compte que les
Français de la part légitime qui devait lui appartenir dans l'histoire
des découvertes & de l'exploration des contrées lointaines; nul ne s'est
montré si peu soucieux de la renommée que pourraient lui acquérir ses
aventures maritimes ou ses pérégrinations terrestres; & tandis que
d'autres nations sonnaient leurs plus éclatantes fanfares en l'honneur
de leurs propres mérites, nous avons laissé perdre le souvenir des
navigations & des voyages parallèlement accomplis avec moins
de retentissement par nos aïeux, & qui nous sont quelquefois
accidentellement révélés, à notre grand ébahissement, par les récits
des étrangers. Qui donc, par exemple, nous pourra dire aujourd'hui quel
était ce navire français dont l'arrivée à Canton est racontée sous la
date de 1521 dans les Annales chinoises, à l'époque où le Portugal &
l'Espagne prétendaient avoir seuls, par privilège, l'accès de ces mers!
Bien d'autres de nos prouesses, surtout des plus anciennes, ont ainsi
disparu, sans doute, de la mémoire des hommes.

Les entreprises officielles patronnées par le souverain ont presque
seules échappé à ce total oubli des contemporains & de la postérité,
mais pour beaucoup d'entre elles, c'est à grand'peine encore qu'il
se peut recueillir quelques lambeaux des relations où elles étaient
racontées.

Tel est précisément le cas pour le célèbre navigateur breton qui le
premier alla planter le drapeau de la France aux lieux où s'élèvent
maintenant Québec & Montréal: sur ses trois voyages au Canada, nous
sommes redevables à un collecteur italien (Ramusio) de nous avoir
transmis le récit du premier dans une version que nous tenons volontiers
pour fidèle, comme nous devons à un collecteur anglais (Hakluyt) d'avoir
sauvé les fragments mutilés du troisième dans une traduction que nous
voulons bien supposer exacte; c'est uniquement pour le second voyage
qu'il est parvenu jusqu'à nous une relation originale française, émanée
de l'un des compagnons de Jacques Cartier, sinon de lui-même: & de
l'édition qui en fut faite à Paris en 1545, les bibliographes ne
connaissent plus en Europe qu'un seul exemplaire, conservé au musée
Britannique; c'est là qu'il a fallu en aller prendre une exacte copie à
l'intention des amateurs qui attachent du prix à ces vieilles reliques,
pour la reproduire scrupuleusement dans le mince volume en tête duquel
nous écrivons ces lignes.

II

Les côtes derrière lesquelles s'étendent les parages explorés, pour la
première fois suivant toute apparence, par le célèbre malouin, avaient
dès long-temps été reconnues, & la tradition a conservé la mémoire
d'établissements fort anciens en quelques parties de ce vaste littoral
qui s'étend, vis-à-vis de l'Europe occidentale, depuis les abords de la
zone torride jusqu'aux froides régions arctiques.

Les enfants de la verte Erin, qui de nos jours émigrent en si grand
nombre vers les Etats de l'Union américaine, avaient, comme aux Faer-oer
& comme en Irlande, devancé pareillement sur cette marge extrême de
l'Océan occidental, les aventuriers scandinaves, qui partout les
rencontrèrent déjà établis; quand le chef islandais Are Marson, le
trisaïeul du savant Are Froda, fut jeté par la tempête en 983 sur ces
lointains rivages, que les sagas du Nord ont appelés Irland it Mikla, ou
la Grande-Irlande, il y fut recueilli par une population chrétienne, qui
le baptisa & le retint au milieu d'elle; c'est là que seize ans après
vint se réfugier Bioern Asbrandson, s'arrachant à l'amour de la belle
Thurida pour fuir la colère d'un frère offensé; & il avait passé
vingt-huit années sur cette terre étrangère quand y aborda son
compatriote Gudleif Gudlangson, parti de Dublin pour retourner en
Islande, poussé par les vents du nord-ouest jusque par delà l'Océan,
surpris d'y entendre encore les sons de la langue d'Erin, mais reprenant
aussitôt la mer, grâce à l'entremise de Bioern, & emportant de la part
du vieil exilé un anneau d'or pour sa bien-aimée Thurida, & une épée
pour Kiartan, le fils qu'il avait eu d'elle.

A côté de ces vestiges des anciennes émigrations transatlantiques des
Irlandais, leurs voisins les Gallois ont peut-être aussi une place à
revendiquer pour eux-mêmes: du moins se conserve-t-il chez eux une
certaine tradition des navigations occidentales de Madoc, le second
des fils d'Owen Guynedd, un de leurs princes; fuyant les discordes
intestines de sa propre famille, il partit en 1170 pour aller à la
découverte vers ces lointains parages, y choisit un lieu à sa convenance
où il débarqua cent vingt hommes, & revint équiper en Europe une
flottille de dix navires pour transporter dans ce nouvel établissement
tous les éléments d'une colonie permanente; mais là s'arrête la
vieille légende, & quelques vers gallois du quinzième siècle ont seuls
tardivement consacré le souvenir de l'entreprise de Madoc ap Owen.

III

Les établissements scandinaves offrent à notre investigation plus de
certitude, de suite & de durée. L'islandais Biarne Hériulfson, écarté
pendant une brume intense de sa route vers le Groenland où il allait
retrouver son père, avait aperçu & côtoyé en 896 des terres inconnues
vers l'occident, d'où il avait regagné en cinq journées de mer la
demeure paternelle; le récit qu'il en faisait un jour, après plusieurs
années, à la cour de Norvège, fit naître le regret qu'il n'eût pas
effectué une reconnaissance plus exacte de ces contrées nouvelles;
si bien qu'un de ses compagnons, Leif Erikson ayant résolu d'aller
compléter sa découverte, lui acheta son navire, y embarqua trente-cinq
hommes au printemps de l'an 1000, & vint atterrir à la côte signalée par
Biarne, au point où celui-ci l'avait perdue de vue: ce n'était qu'un
plateau rocheux & aride, Helluland, où l'érudition moderne a cru
reconnaître Terre-Neuve; on reprit la mer, & l'on vint descendre, au
bout de trois journées au sud-ouest, sur une terre plate & boisée,
Markland, signalée par la blancheur des sables du rivage, telle que les
instructions nautiques représentent l'Acadie; puis navigant encore
deux journées au sud-ouest, on atteignit une ile, près de laquelle une
péninsule s'avançait à l'est & au nord, comme on voit aujourd'hui le
cap Cod dépasser au nord-est l'île Nantucket; Leif s'engagea dans le
détroit, puis trouvant au-delà un lieu favorable, il forma près d'une
petite rivière un établissement pour explorer à son aise le pays; &
comme on rencontra dans les environs de Leifsbudir, la vigne croissant
spontanément, on donna à cette contrée le nom de Vinland; c'est
aujourd'hui le Rhode-Island & la région voisine. Après avoir pris un
chargement de bois de construction, Leif revint au printemps de 1001 au
Groenland, & pendant une douzaine d'années encore les frères Thorwald &
Thorstein, sa belle-soeur Gudrida remariée à Thorfinn Karlsefne, & enfin
sa vaillante soeur Freydisa, firent diverses expéditions semblables au
Vinland; mais l'hostilité des sauvages indigènes les fit renoncer
à poursuivre ces armements périodiques. D'autres, sans doute, les
reprirent à leur tour, & les établissements fondés par Leif & par
Thorfinn se développèrent à la longue d'une manière permanente, puisque
l'évêque groenlandais Erik s'y rendit lui-même, en 1121 afin de pourvoir
aux besoins spirituels de la colonie.

Les sagas du Nord ont conservé quelques autres traces des relations
qui se continuèrent entre le Groenland & la côte opposée: en 1266 des
navires furent envoyés en reconnaissance par delà les stations de pêche
les plus avancées, jusqu'à la hauteur, pense-t-on, du détroit de Barrow;
en 1285 deux ecclésiastiques islandais, Adalbrand & Thorwald Helgason,
naviguaient à l'ouest jusqu'à Terre-Neuve, désignée en cette
circonstance par les chroniqueurs sous le nom de Fundu-nyia-land, qui se
retrouve tout entier dans la forme anglaise actuelle de New-Foundland;
enfin, en 1347, un voyage de dix-sept Groenlandais au Markland fut
contrarié au retour par une tempête qui entraîna le navire en Islande;
& la narration qu'on en faisait en 1356 montre que le pays de Markland
était alors encore fréquenté par les Scandinaves. Mais il n'en est plus
question dans leurs histoires ultérieures.

IV

Un récit vénitien, venu à la lumière après un trop long oubli, peut
néanmoins, sans trop de scrupule, être admis en appendice à la suite de
ces souvenirs des navigations scandinaves; je veux parler des lambeaux
d'une correspondance de famille émanée des frères Nicolas & Antoine
Zéni, qui s'étaient établis vers 1390 aux Faer-oer, ou comme on disait
alors, en Frislande, & naviguèrent successivement pendant une quinzaine
d'années dans ces mers septentrionales.

Le dernier y recueillit, de la bouche d'un vieux pêcheur, la notice
d'une terre lointaine dans l'ouest, nommée Estotiland, où vingt-six ans
auparavant (vers 1380 à ce qu'il semble), il avait été jeté par une
furieuse tempête; les habitants conservaient des rapports habituels avec
le Groenland, & possédaient encore quelques livres latins, qu'ils ne
comprenaient plus. Associé par eux, au bout de cinq années, à une
expédition dans le sud, vers le pays de Drogio, une tempête le jeta plus
loin, chez un peuple de sauvages cannibales qui le gardèrent esclave
pendant de longues années, jusqu'à ce qu'après bien des vicissitudes il
parvint à s'échapper de leurs mains & à regagner Drogio, d'où il revint
après trois ans d'attente à Estotiland: il se livra alors au commerce
entre ces deux contrées, s'y enrichit, & put terminer enfin sa longue
odyssée en armant lui-même un navire pour retourner en Frislande.

C'est encore à ces relations de plus en plus rares, mais qui n'avaient
jamais été complètement abandonnées entre les Etats scandinaves &
leurs colonies du nord-ouest, que se rattache le souvenir de ce
pilote norvégien, originaire de Pologne, Hans Koeln ou Ivan z'Kolna,
c'est-à-dire Jean de Kolno en Mazovie, envoyé en 1476 pour ravitailler
les stations du Groenland, & qui visita, dit-on, la côte opposée en
pénétrant jusqu'à la grande baie qui devait recevoir longtemps après le
nom de Hudson.

V

Il est naturel de penser qu'une notion plus ou moins précise, mais
certaine & incontestée, de l'existence des régions transatlantiques tant
de fois abordées par les marins du Nord, s'était conservée parmi eux, &
les écrits d'Adam de Brème prouvent qu'elle avait même pénétré, dès
le onzième siècle, jusqu'au sein de la Germanie. On devait la trouver
d'autant plus vivante & plus assurée, qu'on s'élevait davantage vers les
escales d'où étaient parties les plus fréquentes expéditions: il ne
faut donc point se récrier contre la supposition que dans son voyage
d'Islande en 1477, Christophe Colomb aurait recueilli en cette île des
indices propres à exciter ou confirmer dans son esprit la conviction que
l'Océan occidental pouvait être franchi par de hardis navigateurs, sûrs
de trouver au-delà des rivages accessibles. Les théories du florentin
Toscanelli avaient déjà, en 1477, soutenu cette thèse auprès des savants
de Portugal, & lorsque Colomb parvint à les connaître quelques années
après, vers 1481 suivant toute apparence, il n'hésita plus à se
consacrer sans réserve à l'accomplissement du grand dessein d'aller par
cette voie de l'occident à la rencontre des plages extrêmes de l'Asie
orientale; mais il lui fallut l'immense courage de mendier encore
pendant plus de dix années, auprès des rois de l'Europe latine, des
vaisseaux que, nouveau Typhis, il pût conduire à la conquête